9 Le Slametan Un rite de solidarité javanaise

Le Slametan est un repas communautaire rituel qui marque tous les événements significatifs de la vie d’une personne et de la communauté. Dans le village d’Awara, j’ai eu la chance d’assister à deux cérémonies dont l’une d’elle soulignait le septième mois de naissance d’un enfant. J’ai pu observer comment, au-delà de la personne de l’enfant, le sentiment de solidarité collectif du groupe s’affirme malgré les conflits que la vie quotidienne peut entraîner.
Enregistrement audio de la cérémonie
Des Slametan peuvent être organisés pour plusieurs événements différents[1]: :
  • lors de fêtes musulmanes.
  • pour refaire l’unité quand une communauté est ébranlée par des conflits et des malheurs
  • pour soutenir les personnes qui traverses une phase critique de la vie: la naissance, circoncision, mariage et décès
  • pour des occasions tels les voyages, la maladie, un changement de nom et autres événements fortuits.
Les participants sont recrutés parmi les voisins, les amis ou les parents. Chacun apporte des aliments qui sont ensuite exposés au centre de la pièce autour de laquelle les invités sont regroupés. On fait brûler de l’encens et des paroles sont prononcées. Pendant ce temps, le fumet des aliments nourri des personnes invisibles : esprits divers, parents décédés, ancêtres. Quand la cérémonie se termine, chacun apporte une part des différents mets qui furent offerts et retourne les manger chez lui.

Le Slametan du septième mois 

Avant cet âge, l’enfant est continuellement dans les bras de sa mère ou d’une autre femme et ce n’est qu’à ce moment qu’il est déposé par terre pour la première fois. En effet, les jeunes bébés ne sont jamais laissés à eux-mêmes avant d’avoir été libérés des risques d’attaque par des esprits maléfiques qui peuplent le monde invisible des Javanais.

Bébé dans les bras d’une jeune fille
Les enfants de moins de sept mois portent tous , après le bain, un point tracé au front avec un mélange de bleu de lavande qui protège contre les mauvais esprits.
Le Slametan du septième mois, le «Medun Lemah» marque le passage de l’enfant d’une période de dépendance totale à une période où les principales prescriptions rituelles entourant la naissance seront levées.

Le Ka’um
Les acteurs de ce rite sont évidemment l’enfant lui-même, ses parents biologiques, père et mère, le Kaum (officiant du culte musulman), un témoin, le chef et les invités.
Papa Chef agit alors en tant que Dukun ( devin guérisseur ) et trouve par les calculs Petang basé sur les dates de naissances des parents (celles-ci sont compilés exprès dans son cahier), la meilleure date pour tenir la cérémonie.
Ce sera un mercredi à 8 heures mais déjà en début d’après-midi, une femme apporte chez lui un grand plateau de nourriture comprenant une variété de plats dont le nombre indique l’importance des offrandes. Dans le cas observé, on a apporté dix variétés de fruits, de légumes, de gâteaux et de viandes. Dix poules seront donc tuées.
Les autres personnes sont invitées sans formalité et toute personne, même étrangère, est accueillie avec hospitalité.
Le père de l’enfant se rend ensuite chez l’homme du village reconnu pour sa ferveur musulmane. Sachant réciter des versets coraniques en langue arabe, il peut offrir un prière et sacrifier rituellement les animaux, essentiellement des poules, qui seront consommées pendant le repas communautaire.
Avant la cérémonie, dans l’intimité de leur chambre, les parents de l’enfant ont placé sur une petite table, près de leur lit, une offrande de crème de riz, de poisson, de bananes et des autres aliments utilisés pour le Slametan. Ces nourritures et un bol d’eau contenant trois fleurs de couleurs différentes sont offerts aux esprits et aux divinités.
Vers 19 heures, les voisins commencent à arriver chez les parents de l’enfant. Ils pénètrent dans la pièce centrale de la maison. On a enlevé les meubles et recouvert le sol de nattes de paille. Cette salle ne recevra que les personnes de sexe masculin, de 12 ans ou plus. Les femmes et les petits enfants demeurent dans la cuisine adjacente. Cette séparation des sexes est rigide. Quelques femmes, assises près de la porte, communiquent avec les hommes, mais on leur demande de s’éloigner. Elles continueront cependant à jeter de temps à autre un regard furtif sur ce qui se passe. On explique cette séparation par le souci de protéger les femmes des esprits du Slametan qui envahissent la salle des hommes.
La mère et la grand-mère de l’enfant, aidées de quelques voisines, poursuivent la préparation de la nourriture. Chaque type d’aliment est enveloppé séparément dans une feuille de bananier. Peu à peu, la chambre s’emplit de paniers contenant des paquets de 5 à 25 cm de longueur.
Aux environs de 20 heures, les invités s’installent autour de la chambre. Le père de l’enfant demande le silence et donne la parole au chef.
Après avoir signalé la présence d’étrangers, il dit :
« N’est-il pas vrai que les Indonésiens aiment bien vivre et que c’est pour cette raison qu’ils font des Slametan ».
Les invités répondent ensemble : « Ngai », c’est-à-dire oui. Le chef poursuit en demandant à ceux qui feront le partage de la nourriture de le faire équitablement.
Pendant ce temps, deux invités s’affairent à transporter les paquets de nourriture au centre de la pièce.
Le père de l’enfant demande à un témoin, un homme âgé du village, de prendre la parole. Celui-ci débute en demandant aux invités de souhaiter Slamet, la paix, à la famille de l’hôte. Il dit ensuite :
« L’enfant a vu la lumière du jour il y a maintenant sept mois et nous allons lui infliger sa première épreuve. Nous avons préparé toutes ces bonnes choses pour que nous puissions confier sa famille à Dieu et pour que tous les vivants et les morts soient « Slamet ».
Jusqu’à présent, la nourriture était séparée et les viandes, le riz, les légumes et les aliments peuvent maintenant être réparties en portions individuelles..
Les différents paquets de nourriture sont exposés à la vue des participants.
Le témoin poursuit par des demandes adressées à Allah, aux esprits et à l’assemblée qui répond à chaque fois à l’unisson : « Ngai » (oui).

La nourriture est exposée
Le témoin énonce ensuite une série de demandes de pardon :
« Nous demandons que le père s'assagisse et qu'il cesse de dépenser son argent pour tout et rien comme avant son mariage », « Nous demandons pardon pour avoir utilisé des végétaux pour préparer la fête », « Pour avoir jeté de l'eau sale sur la terre en préparant la nourriture ». « Pour avoir tué des bêtes », « Pour le feu utilisé pour chauffer l'eau qui a servi à enlever les plumes des poules », « Pour que l'enfant soit reconnaissant envers sa famille », « Pour le respect de tout ce qui a été acheté ».« Pour les fleurs coupées ». « Pour les fautes des cuisinières ».
Finalement, il dit :
« Maintenant que la nourriture est mélangée, il faut l’offrir pour nos morts, à Java, au Surinam et en Guyane française et que «Vishnu et Bouddha protègent l’enfant ».
Le Ka’um, «ministre» suppléant du culte musulman, prend ensuite la parole et récite une prière en Arabe. Ensuite, Papa Chef demande
« Slamet pour l’enfant et pour celui qui le mettra par terre, pour celui qui l’a déjà nourri et qui le nourrira. Amis, Slamet à la famille, pour que les parents voient cet enfant instruit, pour que plus tard il puisse les aider ».
Il demande aussi à l’assemblée si la fête se poursuivra après la distribution de la nourriture. Ils répondent «oui» : « Ngai« .
La distribution de la nourriture se fait en deux étapes.
Un bol de riz blanc, symbolisant le père, est passé à chaque convive qui ne fait qu’y goûter.
Un autre bol de riz blanc, marqué de grains teints en bleu et en jaune, disposés en croix, symbolise les souffrances de l’accouchement. Il est placé devant le chef et personne n’y touche.
On procède ensuite à la répartition de la nourriture à consommer.
La plupart ont apporté de grandes pièces de tissus blanc sur lesquelles on disposera le repas.
On divise le poulet, le poisson, le bœuf, les légumes, les bananes rôties, les fruits et le riz, et enfin, les gâteaux au riz, les cacahuètes et les friandises.
On divise le poulet, le poisson, le bœuf, les légumes, les bananes rôties, les fruits et le riz, et enfin, les gâteaux au riz, les cacahuètes et les friandises.
Cette redistribution terminée, dans la cuisine, les femmes déposent l’enfant par terre.

Bébé dans les bras de sa mère

Bébé déposé par terre
On a placé devant lui différents objets symbolisant une profession ou un trait de caractère et on observe vers quel objet il se dirigera.
S’il choisit des crayons, du papier ou des livres qui présentent l’instruction, ce sera le signe que l’enfant « aimera beaucoup l’école». Du paddy et des légumes symbolisent l’agriculture, des jouets sont le signe du goût du jeu, des fleurs représentent la propreté, et de l’argent, la richesse. Les deux premiers objets que l’enfant prendra révéleront son destin.
Le Slametan proprement dit se termine à ce moment-là. Environ une heure et trente minutes se sont écoulées depuis le début du rituel. Chaque convive enveloppe sa part de nourriture et l’emporte chez lui. Elle sera mangée plus tard, en famille. Après un délai d’une demi-heure, les hommes reviennent chez leur hôte pour la fête profane. On leur sert du rhum.
Certains font des concours pour savoir qui boira le plus rapidement. D’autres racontent des aventures ayant eu lieu à Java ou au Surinam. La fête se termine vers minuit.

Le Rukun

Ce Slametan montre que la communauté entière est reconnaissante d’avoir ce nouveau membre. Il rappelle à tous et aux plus jeunes en particulier, que ce sera maintenant le début d’une vie plus risquée, détaché de la mère, où l’enfant sera confronté aux risques des obstacles de la vie et des tentations. Il devra collaborer avec les autres pour réussir et avoir du succès dans ce qu’il entreprendra.
Il devra apprendre à maintenir le Rukun, une relation harmonieuse avec les autres tant dans les relations sociales que dans les relations avec le monde surnaturel. Le Rukun apporte le Slamet, l’équilibre émotif, la paix, la bonne fortune.
La fonction explicite du Slametan est d’atténuer les tensions et les antipathies et de contribuer au Rukun de chacun, car, lorsque que l’harmonie est déséquilibrée, les personnes en cause peuvent devenir « malades » ou « folles ».
Ces maladies sont attribuée à des conflits interpersonnels. Dans un cas, les parents jugeaient que leur garçon dépensait exagérément son argent. Des discussions très vives s’ensuivirent. Le lendemain, le garçon eut une crise d’appendicite et fut hospitalisé pour subir une intervention chirurgicale.
Les parents regrettaient s’être emportés et dirent qu’ils auraient dû se méfier, car, ils savaient que chaque fois que le Rukun est « cassé », il en résulte des malheurs.
En plus de favoriser l’harmonie sociale, le Slametan permet donc aussi de rétablir le Rukun avec le monde des esprits, celui des dieux hindous-bouddhistes et même avec Allah.
Pour les traditionalistes comme Papa Chef, le Slametan est dédié à Vishnu afin de le remercier de donner aux humains toutes les nourritures terrestres. Vishnu symbolise le Rukun, le respect de la vie et l’harmonie dans les relations sociales. C’est la raison pour laquelle la fête se déroule un mercredi soir, une journée de Vishnu.
Cette interprétation est en partie admise par les participants qui répondent à la dernière incantation du témoin qui demande à Vishnu et à Bouddha de protéger l’enfant.

Syncrétisme et rivalités religieuses

La dimension musulmane du rite est représentée par le Ka’um qui tue rituellement les poules et récite une prière en arabe. Que l’Islam javanais s’accommode et respecte d’autres traditions contraste avec l’image de rigueur que l’Islam contemporain véhicule. En fait, cet Islam-Bouddhiste du centre de Java représente une tradition islamique forte ancienne de l’époque de l’expansion mondiale de la religion musulmane. Diffusé en Indonésie par des marchands arabes et par des ascètes musulmans, l’Islam n’était pas en contradiction avec l’idée de discipline du corps de la tradition javanaise.
La diffusion de la religion musulmane n’a pu se faire que parce qu’elle était ouverte aux influences locales et qu’elle a trouvé dans la classe des artisans et commerçants locaux un milieu social qui cherchait à se redéfinir devant l’aristocratie hindouiste.
Toutefois, certains facteurs ont réduit l’importance de l’Islam lors des Slametan en Guyane. En effet, il y aurait déjà eu deux chefs religieux Ka’um dans le village. L’un menait un groupe d’environ six familles qui refusaient de participer aux Slametan considérés comme des traditions païennes. De plus, ils refusaient de prier vers l’ouest comme on le fait en Indonésie, mais voulaient prier vers l’est comme en Arabie. Les uns prétendaient que la route de la prière était plus courte, les autres que ce n’était pas la bonne façon de faire.
Des conflits éclatèrent entre les deux factions et on fit appel à l’arbitrage du chef. Le Ka’um le plus orthodoxe quitta le village. L’autre mourut plus tard et aucun nouvel officiant ne l’a remplacé. La « mosquée », qui était alors utilisée chaque semaine, se détériora et fut démolie. Aujourd’hui, le rôle du Ka’um est joué par le seul musulman fervent du village.
Pour certains, les règles de la tradition javanaise sont contenues dans le Coran. Pour les autres, la tradition javanaise est plus ancienne, précoranique et bouddhiste. L’opposition entre les interprétations religieuses traditionalistes javanaises et musulmanes est symbolisée par une parodie qui résume bien l’intensité des sentiments religieux.
« Avant, chez les Dayak, Indiens Indonesia, pas touche, pas mange biche, peut-être, son papa, sa maman biche ». (Tous rient) « Hindoustani, pas touche, pas mange bœuf, peut-être, son papa, sa maman bœuf ». (Tous rient) « Algérie (il ne parle pas des Arabes, car il dit que tout le monde sait qu’ils sont musulmans) pas touche, pas mange cochon, peut-être, son papa, sa maman cochon ». (Personne ne rit, tous sont surpris)
Toutefois, cette opposition ne touche pas les Slametan que le chef conçoit comme de nature « bouddhiste ». Ces interprétations de la vie sociale justifient, aux yeux du chef, sa position sociale et son rôle de leader, et l’insèrent dans la population par le biais des consultations magico-religieuses.
L’attachement du chef à la tradition indonésienne a constitué l’assise même de ses fonctions dans l’organisation sociale du groupe dont nous allons maintenant analyser les composantes.
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