11 Changements socioculturels 1968

En 1968, on pouvait observer plusieurs indices de changements socioculturels qui touchent surtout les jeunes de moins de 25 ans et en particulier ceux qui ont été éduqués en Guyane française.

Identité et attitudes françaises

Sur le plan de l’identification ethnique, plusieurs garçons et filles âgés de quinze à vingt ans réduisent l’importance de leur appartenance indonésienne. Certains la rejettent complètement comme nous pouvons en juger par ces paroles d’un garçon :

« Je ne suis pas Javanais. Je suis Français ».

Ces jeunes n’utilisent la langue javanaise que pour communiquer avec les adultes ; entre eux, ils parlent le créole guyanais ou le français.
Les valeurs traditionnelles comme le Rukun ne semble pas être reconnu par certains de ces jeunes qui considèrent la vie plus agressivement, si nous en jugeons par ces propos :
« Regardez celui-là, il est comme Papa Chef, il ne dit rien. Il est con, il n’a rien, tout ce qu’il a c’est sa chemise. Il n’a même pas de travail. J’aime mieux les gens qui parlent ».
Sur le plan religieux, les Slametan étaient un pôle d’intégration sociale important, mais sa fréquence a beaucoup diminué. Il n’y eut que deux Slametan en 1968 alors qu’il semble qu’il y en avait plus de trente par année, soit près d’un par quinzaine, il y a quatre ou cinq ans.
Cela peut s’expliquer par l’absence de Ka’um musulman et par la réduction de la taille de la population, il y a moins d’enfants qu’avant, et par le relâchement de la coopération lors des Sambatan qui regroupaient des personnes alliées.
Il faut aussi ajouter l’influence, même limitée, du christianisme. Quelques jeunes filles du village scolarisées par les sœurs catholiques considèrent les différents aspects magico-religieux des Slametan, et des pratiques qui leur sont associées, comme des « superstitions ».

Les alliances interethniques

Un autre indice du changement socioculturel est fourni par la fréquence des alliances interethniques. Un petit inventaire en 1968 faisait état de 9 cas en Guyane française dont au moins un conjoint, homme ou femme, était originaire du village. Ce tableau montre le nombre de cas par origine ethnique et par sexe des conjoints, et par type d’union (marié ou libre).
Unions interetniques
Notons que 7 sur 9 sont des alliances mixtes de femmes javanaises.
Les alliances interethniques préférées sont celles avec les Chinois et les Européens, les deux groupes ethniques les plus fortunés de Guyane française.
Le cas du mariage d’une Javanaise et d’un chinois concerne une femme qui avait déjà été mariée deux fois à deux Javanais différents et avait eu trois enfants de ces alliances. Son nouvel époux adopta les trois enfants et en eut deux autres.
Cette alliance était bien jugée, car économiquement avantageuse. Cette femme était la seule Javanaise de Guyane française à posséder une grande propriété, une maison européenne et un commerce.
Quatre alliances concernent des Européens.
Ces unions sont moins bien vues que celles impliquant des Chinois, car les Européens en général ne résident que temporairement en Guyane française. Par con­tre, ces alliances représentent évidemment des avantages économiques et sociaux. Cette situation est un indice de la mobilité sociale accessible aux femmes par l’hypergamie, le mariage avec un homme d’une strate sociale supérieure.

Créoles et Javanais

Les unions avec les Créoles ne posent pas de problème raciste, les Javanais disant que la race ou l’origine ethnique leur importaient peu :

« Dehors, tous différents, dedans tous la même chose : sang rouge ».

Les différences significatives sont plutôt d’ordre socioculturel. Le père d’une jeune fille en âge de mariage répondait ainsi à une question lui demandant s’il serait d’ac­cord si sa fille épousait un Guyanais créole :
« Oui, je serais d’accord, en fait, je n’ai pas un mot à dire si elle a 17 ou 18 ans. Si elle se marie avant, elle laissera l’école et je ne suis pas d’accord. Toutes les nations sont bonnes ».
La mère, ayant entendu, intervient et se dit en désaccord, car, dit-elle : « pas parce que noir de peau, mais parce que différent pour famille, pour femme ».
Avec un peu d’hésitation, elle rajoute la différence culturelle de l’éthique du travail : « Créoles pas aimer travailler » .
Ce que cette femme entendait par « différent pour famille » peut être illustré par la réaction d’une autre femme qui avait été témoin d’un conflit chez une famille créole du bourg adjacent. Elle dit :
« Les Créoles me rendent malade quand ils battent leurs enfants. Depuis ce matin ils ont battu leur petit quatre fois au point où il ne peut plus pleurer. Les Indonésiens ne battent pas leurs enfants comme ça. Quand on bat les enfants, ils deviennent fainéants ».
Ces attitudes se rapprochent de celles des Javanais du Surinam.
Malefitj (1960: p. 118) dit d’ailleurs que sur « sur le côté négatif, les Créoles et les Hindoustanis sont à peu près éga­lement défavorisés en tant que partenaires matrimoniaux: les Javanais disent que les premiers sont trop bruyants et trop turbulents tandis que les seconds sont trop agressifs et trop intrigants » (traduction libre).
Les jeunes gens ne voient pas les choses comme leurs aînés et voient une grande amélioration de leurs relations interculturelles.
« Quand nous sommes arrivés à Sinnamary, nous étions malheureux. La population créole était contre le projet du maire. Ils étaient jaloux. Les Javanais ont pensé d’aller s’établir à Rorota ou à Mathury.»
Ils sont contents de leur situation actuelle, tous les gens sont gentils. Les Blancs qui viennent de Kourou ici sont tous gentils avec nous. Maintenant, les Créoles de Sinnamary sont gentils aussi. »
Mais face à ces changements sociaux quelle est la position du chef et quelles sont ses nouvelles fonctions ?

Redéfinition des fonctions du chef

Avec la réduction importante des travaux collectifs de la riziculture, Papa Chef n’a plus à s’occuper de l’organisation du travail. De plus, les nouvelles données économiques guyanaises ont permis à plusieurs agriculteurs de se dégager de leurs dettes et par le fait même, de son contrôle économique.
Cependant, il continue à remplir certaines des fonctions attachées à son ancien poste de président de la coopérative.
Il est toujours un important canal de communication, en particulier lorsqu’il s’agit de fournir de l’emploi aux membres de son groupe ou à d’éventuels immigrants.
Ainsi, lorsque différentes entreprises privées ou publiques ont besoin de main-d’œuvre, le chef fait appel à des réseaux de communication informels avec des Javanais au Surinam. Il y envoie une « petite délégation » de deux trois Javanais du village qui contactent les intéressés.
Ces immigrants sont en général des jeunes d’environ vingt à vingt-cinq ans nés au Surinam. Ils entrent en Guyane française avec un passeport du Surinam ou sans passeport du tout. Le chef com­munique alors avec l’ambassade indonésienne de Paris afin de leur ob­tenir la citoyenneté indonésienne et changer ainsi leur statut d’im­migrant en celui d’étranger résident indonésien.
Ces immigrants s’ins­tallent ensuite chez une famille de leur choix, ou, éventuellement, dans la nouvelle maison d’accueil, spécialement dédiée à cet effet, durant une période de deux à trois semaines nécessaire aux arrangements avec les employeurs. Si l’immigrant est marié, il fait parvenir à sa femme restée au Surinam, le montant nécessaire pour qu’elle vienne le rejoindre ou pour assurer sa subsistance s’il ne reste que temporairement.
Une trentaine d’immigrants javanais entrèrent ainsi en Guyane française, entre 1965 et 1968. La plupart des célibataires veulent retourner au Surinam après leur contrat de travail, car disent-ils :

« … il n’y a rien à faire en Guyane française, c’est ennuyeux et tout est très cher ».

Par contre, certains immigrants mariés se sont cons­truit une maison dans le village ou veulent s’en construire une, dès qu’ils auront le capital nécessaire. Le chef voit d’un très bon œil cette situation qui accroit la population du village et qui pourrait permettre la reprise de la riziculture.
Il semble maintenant concevoir que la meilleure alternative pour les jeunes javanais est l’intégration à la société guyanaise. Le rapatriement en Indonésie ne les concerne pas et le retour au Surinam de jeunes, éduqués en Guyane française, n’offre aucun avantage social ni économique.
Papa Chef prône la scolarisation française des enfants et fait continuellement des démarches en ce sens auprès des parents. Il incite les adolescents à prendre la nationalité française afin d’accéder à des postes dans des entreprises publiques.
Au-delà de cette assimilation, il entrevoit la création d’un nouveau village qui regrouperait des jeunes gens ayant de nouveaux savoirs techniques pour l’élevage de volailles et la production agricole hydroponique. Il voyait chez un jeune immigrant, les qualités nécessaires de savoir technique et de critères de personnalité tel la « discipline » et le « calme » pour diriger un tel groupe.
Le village de l’îlet Awara deviendrait alors un « village pour touristes » et ne comprendrait que des Javanais possédant la nationalité indonésienne. Ces trois pôles, jeunes immigrants urbains, jeunes agriculteurs et le village de l’îlet Awara deviendraient interdépendants.
Ce projet fut discuté lors d’une réunion avec une dizaine de jeunes gens qui y voyaient un moyen de renforcer la cohésion sociale des Javanais de Guyane française. Ceux-ci pourraient éventuellement atteindre une position sociale comparable à celle des Chinois, dont l’unité est vue comme le principal facteur de réussite économique.
Cette nouvelle situation des Javanais permettrait au chef de résoudre la dualité de son rôle ; maintien d’aspects traditionnels dans le village de l’Îlet Awara et l‘initiation des jeunes immigrants à la société guyanaise.
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