10 Coopération Économique 1956-1960-1965

Au début, entre 1956 et 1960, l’organisation sociale des immigrants était fondée sur des principes plutôt informels basés sur la notion de Gotong Rojong, l’assistance mutuelle et sur les Sambatan, des groupes de travail collectifs. De 1960 à 1965 l’organisation s’est structurée en Coopérative Agricole basée sur le Pantjasila, les principes de la constitution de la république d’Indonésie.

Gotong Rojong et Sambatan

Dans le premier village, le principe de base de l’organisation sociale de l’association Perkima reposait une forme d’assistance mutuelle informelle traditionnelle appelée Gotong Rojong.
C’est au nom du Gotong Rojong que chaque nouvelle famille pouvait compter sur l’aide de celles qui étaient déjà installées ou que des personnes de passage pouvaient être hébergées ou encore qu’une mère de famille malade pût trouver de l’aide.
On y faisait aussi appel pour organiser des groupes travail appelé Sambatan.
Ce sont des groupements d’individus ayant pour but d’effectuer un travail précis et dont les membres sont recrutés parmi les voisins. La participation au Sambatan est bénévole et il s’y rattache un caractère de réciprocité, car celui qui en profite ne négligera pas de participer à son tour quand ce sera nécessaire.
On organisait des Sambatan pour la construction des maisons ou pour réparer les sentiers du village, mais aussi, pour les grands travaux de riziculture.
Papa Chef dirigeait ces travaux à l’aide d’un sifflet, distribuant les tâches et coordonnant les efforts, mais, le plus important aux yeux du groupe, c’était que l’activité soit entreprise à un moment favorable à leur bonne marche. Papa Chef devait déterminer le meilleur jour et heure avec les calculs Petang de son calendrier religieux.
Les difficultés rizicoles liées à celles de la commercialisation du riz (certains intermédiaires ne leur rendaient pas leurs profits) incitèrent plusieurs personnes à repartir pour le Surinam ou pour d’autres endroits en Guyane.
Ayant décidé de repartir sur de nouvelles bases, le groupe avait déménagé à l’Ilet Awara mais aussi de restructurer leur organisation sociale sous forme d’une coopérative inspirée des principes du Pantjasila de la République d’Indonésie.

De 1960 à 1965: L’ASSOCIATION COOPÉRATIVE ÉCONOMIQUE

Politique indonésienne

L’idéologie politique de Papa Chef était inspirée par Sukarno, le premier président de l’Indonésie et leader de la révolution indépendantiste qui libéra le pays de l’emprise des Hollandais.
Sukarno avait défini 5 principes appelés Pantjasila à la base de son idéologie nationale. Largement diffusés dans la société indonésienne par l’école, les journaux et les débats publics, les Javanais en avait entendu parler dans des émissions de radio dans leur langue au Surinam
Le 13 septembre 1960, lors d’une réunion des chefs de famille, il fut décidé que la nouvelle communauté de l’Ilet Awara serait une association coopérative fondée sur les principes du Pantjasila énoncés par Sukarno dans la constitution indonésienne.
L’association prit le nom de « Persatuhan Pusat Economia Indonesia Sinnamary» ou « Conseil Central de la Coopération Economique Indonésienne de Sinnamary ».
La charte de la coopérative rédigée par Papa Chef comprenait 45 articles dactylographiés sur 5 pages. La coopérative devait encourager et organiser la production agricole, assurer l’écoulement des produits et réduire le « contrôle externe ».

Objectifs et Règles du Pantjasila de Papa Chef

L’original de la charte (scan jjc)
Les cinq principes du Pantjasila sont énoncés dans cet ordre dès le début du document
1) Nationalisme
2) Internationalisme
3) Justice sociale
4) Croyance en Dieu
5) Gouvernement démocratique
Chacun de ces principes était interprété dans le contexte particulier de la Guyane.

Le Nationalisme

Tous les textes rédigés par Papa Chef portent en préambule le mot Merdeka ! Liberté !
Merdeka était le cri de ralliement de la révolution nationale indonésienne. Ce nationalisme était anticolonial et visait à définir l’unité entre l’immense diversité des îles et des cultures du pays.
La coopérative visait les mêmes objectifs en imposant la nationalité indonésienne aux membres et exigeait de ceux ayant la nationalité hollandaise ou surinamienne de changer pour la nationalité indonésienne.
Ce critère d’inclusion avait pour but « de renforcer la conscience de groupe et la confiance du peuple en sa propre force », critère favorisait la cohésion du groupe et assurait une assise au statut du chef et qui conservait des liens avec son pays d’origine et correspondait par écrit avec des particuliers en Indonésie et des représentants gouvernementaux indonésiens au Surinam.
Le nationalisme exprimait aussi l’objectif explicite de l’association coopérative : organiser et financer le rapatriement en Indonésie.
L’association coopérative cherchait à amasser l’argent nécessaire pour faire le voyage au moyen des gains et des profits résultant de la vente des surplus agricoles.
La charte de l’association le spécifiait : « ceux qui désiraient retourner à Java recevraient l’argent nécessaire.de l’association coopérative, dont ils doivent être membre pour jouir de ce privilège, mais ceux qui désirent retourner par leurs propres moyens pourront obtenir l’aide de l’association pour les arrangements nécessaires si un membre les représente ».
Étant donné que la plupart des immigrants javanais en Guyane française n’avaient pas connu l’Indonésie indépendante, ils devaient se préparer à faire face à une nouvelle situation.
La première tâche était d’apprendre la langue officielle de la république, le « Bahasa Indonesia».
Pap Chef qui avait enseigné cette langue au Surinam, donnait des cours gratuits aux membres de la coopérative dans une salle communautaire derrière sa maison. La majorité des adultes du village qui étaient auparavant analphabètes, possédaient maintenant les rudiments de la langue indonésienne et savaient compter. Une personne en fit la démonstration en comptant de 1 à 30 pour s’écrier à la fin : « un mois » !

L’Internationalisme

Cet article du Pantjasila indonésien se traduit par humanisme ou internationalisme.
Pour les Indonésiens de Guyane française, l’appartenance nationale était un facteur d’intégration sociale qui devait les unir. Toutefois, ceci ne devait pas les empêcher de collaborer avec les autres groupes ethniques du pays.
Le chef avait introduit dans les règles de l’association coopérative des articles qui indiquaient que « l’association doit promouvoir la solidarité des immigrants avec les autres peuples et en particulier avec ceux qui ont le plus d’intérêts communs avec nous »
L’association devait aussi collaborer au bien-être du monde entier « Dunia International ».
Cet internationalisme était aussi une forme d’humanisme à la javanaise puisqu’il avait pour conséquence de renforcer la valeur traditionnelle du Rukun, l’harmonie en soi-même et en relation avec les autres.
Cet objectif fut mis à rude épreuve dès l’arrivée à Sinnamary. Les relations entre Javanais et Guyanais furent dès le début très tendues. Le fait d’être favorisés par le gouvernement pour l’acquisition des terres du domaine auparavant disponibles aux éleveurs et l’étrangeté culturelle des immigrants furent quelques-unes des causes de ces tensions.
Mais, la communication entre les deux groupes s’est par la suite continuellement améliorée, surtout depuis le déménagement dans l’Ilet Awara. L’un de nos informateurs illustre cette situation :
« Avant quand nous vivions dans la savane, les Créoles (Guyanais) nous criaient : « Javanais mange du riz sans sel avec des haricots » et nous leur répondions : « Créoles mangent du poisson pourri et couac avec de l’eau ». Quand ils nous appelaient, ils criaient : « Hey, Hey, Javanais » et nous leur répondions : « Qui ça Créoles ».
« Maintenant c’est mieux, ils nous appellent monsieur, madame et nous de même ».
Les relations entre individus concernaient surtout les enfants qui devaient se déplacer hors du village pour aller à l’école mais l’internationalisme visait plus largement la collaboration de l’association coopérative javanaise avec les organismes publics guyanais (politique, économiques et techniques).
Cette exigence de collaboration internationale répondait à l’une des préoccupations du gouvernement, car l’implantation d’agriculteurs asiatiques devait permettre par leur exemple « … d’initier et de faire réussir des agriculteurs qui n’avaient pas à l’origine l’expérience d’un tel mode de culture (la riziculture) » (Plan 1960 : p. 70).
Il ne s’agissait pas ici de faire travailler ensemble des Javanais et des Guyanais, mais plutôt, que l’exemple des Javanais incite les Guyanais à s’organiser pour des objectifs agricoles semblables.
Le chef avait rencontré les dirigeants du Syndicat des Agriculteurs de Sinnamary afin de discuter d’un projet de riziculture. Ces tentatives furent vouées à l’échec dû au manque d’expérience des agriculteurs guyanais dont la tradition agricole diffère beaucoup de celle des Javanais.
En effet, les cultivateurs créoles vivent d’une agriculture itinérante sur brulis qui, une fois les abattis terminés demandent un soin minime, tandis que la riziculture inondée demande une coopération qui s’échelonne sur une bonne partie de l’année et nécessite plus de soins et de méthodes de travail.

La Justice Sociale

Ce troisième pilier de l’idéologie indonésienne fait de l’assistance mutuelle, le Gotong Rojong, la base de la politique sociale de la communauté.
En Guyane, cela se traduisait par l’aide et l’encouragement des « malheureux », les plus démunis.
Dans l’esprit de Papa Chef, la « justice sociale » consistait en premier aux actions entreprises pour aider ses compatriotes du Surinam. L’association coopérative devait aider les Javanais du Surinam à venir s’implanter en Guyane française afin qu’ils soient reconnus à leur juste valeur et que ceux nés à Java, puissent éventuellement y retourner.
Cela se traduisait aussi par l’hospitalité envers les éventuels immigrants qui devaient être hébergés jusqu’à ce qu’ils obtiennent des crédits d’implantation ou d’un emploi salarié qui leur permettrait d’amasser assez d’argent pour s’installer dans le village.
La justice sociale se concrétisait aussi par une « caisse sociale » à laquelle les membres de l’association versaient une cotisation hebdomadaire de deux francs. Les montants ainsi amassés servaient au financement des funérailles, au soutien des impotents et un fond de crédit rotatif dont l’intérêt était de 2 francs par semaine pour 1,000 francs prêtés.

La Croyance en Dieu

Le principe de « la croyance en Dieu » est stipulé dans un article de la charte de la coopérative sous le thème de la « promotion de l’Islam ».
Bien que Papa Chef ait été « Bouddhiste » et qu’il s’opposait à la ferveur religieuse islamique, il a quand même établi ce principe du Pantjasila indonésien afin de promouvoir le Rukun, l’harmonie entre les différentes visions musulmanes du village.
Les conflits réels et latents entre les partisans des deux orientations possibles, Est ou Ouest, de la Mecque et entre la pratique stricte ou non des règles menaçaient la solidarité et la coopération entre les familles.
La notion de croyance en Dieu était assez générale pour inclure tout le monde, y compris lui-même qui incarnait son Dieu lors de ses méditations.
Ce principe était concrétisé par un article significatif de la charte qui enjoint à la tolérance mutuelle :
« Les membres de l’association peuvent pratiquer n’importe quelle religion, selon leurs convictions, mais il leur est strictement défendu d’humilier ou d’insulter ceux qui ont des croyances différentes de celle de la majorité ».

Le Gouvernement Démocratique

L’organisation de l’association coopérative avait été modelée d’après une conception de gouvernement démocratique : Président, Vice-président, Secrétaire, Assistants I II III IV et Membres coopérants.
A la base, tout citoyen indonésien, tant hommes que femmes de 18 ans et plus, pouvait devenir membre de l’association coopérative.
Les membres fondateurs avaient élu le conseil
de direction par suffrage ouvert.
Papa Chef avait été élu président et le Kaum (le musulman pieux suppléant un Iman) vice-président. Celui-ci avait deux fonctions : « être le conseiller et l’informateur de tous les membres dans le but de favoriser la cohésion et les efforts de l’association coopérative ». Il devait aussi organiser les réunions.
Celles-ci pouvaient être convoquées par le président, le vice-président ou par tout autre membre moyennant que les invitations fussent faites deux ou trois jours d’avance. Elles pouvaient avoir lieu n’importe quel jour de la semaine dans des situations d’urgence, mais devaient avoir lieu le m.ercredi soir (jeudi d’après le calendrier hindouiste) dans les circonstances normales.
Lorsqu’ un membre ne pouvait se rendre à la réunion, il devait faire parvenir ses opinions sur les questions qui seraient débattues « car à la réunion suivante, il n’aura pas le droit de discuter les questions de la réunion précédente ».
A chaque assemblée, il devait y avoir un consensus sur les problèmes du jour afin que le Rukun ne soit pas déséquilibré durant les jours suivants.
Les réunions avaient lieu dans la grande salle du restaurant de Papa Chef. Les règles de conduite étaient assez strictes.
Le règlement exigeait le costume indonésien réglementaire : pantalon sombre, chemise blanche et képi noir. Le tout devant «être propre».
Il fallait en outre que « le participant soit assis tranquille, mais pas comme il le voulait ; quand il écoutait les propos du président de l’assemblée, il ne lui est pas permis de regarder autour de lui ni de rire. Il devait « se concentrer et écouter »
Poser des questions était très règlementé : « lorsque quelqu’un a une proposition à faire ou une question à poser, cette personne doit d’abord lever la main avec deux doigts écartés en forme de V et, lorsqu’elle a la permission de parler, elle ne doit dire que des choses qui sont pertinentes au contexte de la discussion ».

Les Fonctions du Président

Les fonctions de Président de l’association coopérative assumé par Papa Chef consistaient, comme avant 1960, à être l’intermédiaire entre la communauté groupe et les institutions externes, principalement le CREDITAG, agence de prêts et les débiteurs javanais.

Il devait rédiger des demandes des crédits et des subventions au nom des agriculteurs et assurer la garantie des prêts au nom de la coopérative.
Pour assurer la rentabilité de la coopérative, il devait maintenir un contrôle sur les demandes des nouvelles personnes qui voulaient adhérer à la coopérative. Le respect des règlements était essentiel sous peine de se voir refuser l’appui nécessaire pour obtenir des prêts.
Par exemple, dans une lettre adressée au CREDITAG, le chef demandait qu’il ne soit pas versé des crédits ni des subventions à un immigrant javanais qui : « … ne fait que marcher, marcher, marcher dans le village et qui ne veut pas faire d’agriculture parce qu’il n’aime pas la Guyane française, car il a deux femmes et qu’il en a laissé une au Surinam ».
Ce contrôle s’étendait aussi aux membres emprunteurs endettés. Certains immigrants étaient retournés au Surinam, ils avaient vendu leur maison et négligèrent de rembourser les prêts pour lesquels Papa Chef, en tant que président de la coopérative, s’était rendu responsable.
Devant ces abus, les voyageurs au Surinam devaient obtenir un laissez-passer, signé par le chef et par le maire de la commune, par crainte qu’ils ne s’enfuient avec l’argent obtenu.
La coopérative avait permis le retour en Indonésie de trois immigrants entre 1960 et 1963. Il n’y en a pas eu d’autres par la suite et cet objectif fut suspendu lorsqu’en 1965, le général Suharto prit le pouvoir par un coup d’État en Indonésie.
Ceci eut pour conséquences le remplacement des agents du consulat qui étaient favorables à l’émigration en Guyane et au retour en Indonésie.
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