6 Papa Chef Mas Danoesastro

Cette esquisse de la biographie de Papa Chef explique son rôle dans la communauté. Il porte le titre Mas, un statut social particulier dans la hiérarchie indonésienne des Priyayi. Son fils Dinar raconte des souvenirs d’ enfance au Surinam et son implication politique.
Dès l’entrée du village, des affiches indiquent le lieu de sa maison :
« PAPA CHEF DU VILLAGE… COLONIE INDONESIA AGRICULTEUR DE SINNAMARY, R.F. ».
Le titre de « Papa Chef » a une signification culturelle qui relie la tradition politique javanaise et l’idée, commune en Guyane depuis la colonisation, que les minorités sont nécessairement dirigées par des « chefs ». (les capitaines Amérindiens, Boni, chefs Hmong …)

Les relations paternalistes

Le mot Bapak ou Pak se traduit par « Papa » ou « Père », il peut aussi signifier Monsieur en insistant sur la marque de respect due à un «vrai monsieur ».
Dans le village indonésien, les contacts entre personnes de rang ou de fonctions hiérarchiquement complémentaires (médecin-patient, administrateurs-administrés, etc.) sont caractérisés par le paternalisme. Dans le langage quotidien, plusieurs termes d’appellation désignent ces hiérarchies : « Papa Préfet», «Papa Maire», «Papa Gendarme».
Habituellement, les gens parlent de leur représentant en le désignant par « Papa » et non par « Papa Chef », nom sous lequel il est connu hors du village. Ce serait une tautologie pour un Javanais d’utiliser cette terminologie étant donné qu’une autorité reconnue est d’ores et déjà un « Papa Chef » de quelque chose.
En toutes circonstances, on se conduit en sa présence comme devant un père. Quel que soit l’âge de ses interlocuteurs, ceux-ci ne lui parlent qu’avec déférence et attendent toujours qu’il prenne la parole le premier ; en le quittant, ils s’éloignent de quelques pas avant de relever la tête après leur salutation.
Quand des Javanais passent devant sa maison, ils crient « Pardon Papa » et attendent qu’il réponde « D’accord, oui » avant de poursuivre leur route. Les relations paternalistes sont réciproques et le chef parle souvent des Javanais en disant « nos petits », nos enfants ».
Les Javanais du village semblent accepter cette différence de statut social avec le chef comme faisant partie du paysage culturel traditionnel où la connotation paternaliste est acceptable pour ceux qui sont nés en Indonésie. Leur lien avec la tradition javanaise est d’autant plus fort que les immigrants de Sinnamary furent recrutés plus spécialement parmi les Javanais du Surinam désirant retourner dans leur pays d’origine et voulant, en attendant, en reconstruire une version locale authentique.
De plus, comme les immigrants proviennent des couches sociales les plus défavorisées, ils reconnaissent la supériorité politique de leur leader dont la légitimité est appuyée sur des droits et des devoirs marqués par le respect mutuel.

Aperçu biographique

Fiche d’immigration de Papa Chef au Surinam ( trad. automatique)
Cette fiche trouvée dans les archives du Surinam est certainement celle de Papa Chef.
Ces archives ne contiennent qu’une seule personne nommée Danoesastro, né à Purworedjo. On le décrit avec une verrue poilue sur la joue et vivant à Cayenne en 1957. Mais le plus probant est la mention de son tatouage de flèche et la mention de sa signification littérale de « droiture »
Le nom personnel de Papa Chef est composé de deux mots d’origine javanaise, contrairement aux noms à consonance musulmane des autres immigrants. L’un d’eux signifie « flèche ». Il porte à cet effet, sur l’intérieur du bras gauche, un tatouage stylisé, symbole d’impartialité et d’honnêteté, car dit-il : « la flèche va droit au but ».
 

Flèche tatouée
Notons aussi qu’il n’y a aucune notice criminelle comme certaines rumeurs le laissaient courir, car elles sont habituellement annotées sur ces fiches.
Cela confirme ce que Papa Chef m’a confié, qu’il est né en 1914 dans la région de Weroen, département de Koetoardjo, district Purworedjo, au centre de Java.
De nouvelles informations se sont ajoutées à la biographie de Papa Chef suite à un entretien d’un de ses fils, Dinar Danoesastro avec un journaliste en 2010. Ce texte voulait mettre en valeur comment son éducation lui avait permis d’accéder à la mobilité sociale du fait qu’il soit devenu le premier médecin, un radiologiste, issue de la minorité javanaise et à pratiquer en Hollande et au Surinam. [1]

Le récit de Dinar Danoesastro, fils de Papa Chef

Dans ce texte, Papa Chef est nommé Untung Danoesastro, Untung en javanais pouvant être traduit par « chanceux » ou « leader » et donc, Chef.
Papa Chef serait parti des « Indes Néerlandaises » (nom de l’Indonésie sous le joug colonial hollandais) sur le navire « Kota Gede » le 9 novembre 1939 avec un total de 990 javanais à bord. C’était le dernier navire pour le Surinam avec des travailleurs contractuels javanais.
Les « conditions de voyage étaient très difficiles, car, en principe, le navire ne pouvait transporter que 129 passagers. Plusieurs étaient des travailleurs libres, des immigrants sans contrat (383 hommes, 381 femmes et 226 enfants). »
Papa Danoesastro était inscrit sous le numéro de contrat KG15 et sa femme sous le numéro KG15a. Ils amenaient deux petites filles et ils sont arrivés au Surinam le 13 décembre 1939.
Cette date est vraisemblable, car « selon la base de données historique du Surinam (DBS) son contrat devait commencer le 13 décembre 1939. »
Papa avait 30 ans, sa femme Karsinah, 28 ans, ses filles Ketip 2ans et Kelip 1 an.[2]
Selon les archives du Surinam (DBS), ils sont aussitôt devenus des immigrants libres sans contrats. Ils ont travaillé sur la plantation Kampong Baroe dans le district de Saramacca. Ils ont aussi pratiqué l’agriculture de subsistance, Mme Karsinah plantait le riz dans la rizière et assurait l’éducation de ses enfants.
Papa Danoesastro était également employé par la communauté villageoise javanaise de Kwarasan où son fils, Hoekon, est né.
Dans ses temps libres, il enseignait aux villageois la lecture et la calligraphie javanaise.

Papa Chef et la Deuxième Guerre mondiale

La question Javanaise au Surinam s’est politisée quand, [3] en Indonésie, la lutte pour l’indépendance nationale contre l’emprise de la Hollande s’est intensifiée.
Voulant supporter leur pays d’origine, la question du destin de la diaspora s’est imposée. Avec la lutte pour la décolonisation, le retour à Java devenait impératif pour ceux qui le pouvaient.
Lors de la Deuxième Guerre mondiale, Papa Chef serait parti avec d’autres Javanais du Surinam, se battre contre les Japonais en Indonésie.
Après la guerre, Papa Chef est retourné au Surinam en 1949 et jusqu’en 1954, les enfants ont vécu avec lui à LaPoule dans le district Saramacca.
D.D. raconte que : « La famille vivait des circonstances très difficiles dans le contexte du temps (les années cinquante du siècle dernier). Ma mère était gravement malade et ne pouvait pas s’occuper d’elle-même et elle est décédée. »
Quand sa femme est décédée, il a « …laissé ses quatre enfants, Ketip Rosita, Kelip Anita, Hoekon et Dinar qui avait alors 1 an, à la « maison des enfants », l’orphelinat évangélique (E.B.G.S) de Kinderhuis Lelie Valley dans le quartier de Commewijne au Surinam.»
Ils y reçurent une éducation protestante, ce que Papa Chef a accepté vu les circonstances.

Engagement politique au Surinam

Dinar Danoesastro se souvient que « Les membres de ma famille étaient préoccupés avec le Mulih N’Jawa. (Rapatriement à Java.) et souvent à la maison, c’était la conversation du jour. Je me suis toujours souvenu de l’agitation de ma famille autour de l’événement Mulih n’Jawa. Je peux aussi me rappeler qu’il y avait aussi des pressions dans le village parce que mon père était le représentant du PBIS (Pergerakan Bangsa Indonesia Suriname) »
Papa Chef aurait alors participé activement au premier parti politique voué à la défense des intérêts des Javanais au Surinam. Fondé par Iding Soemita en 1946, le K.T.P.I. (Kaum Tami Persuatuan Indonesia, Union Paysanne Indonésienne) avait pour objectif de répondre à la revendication populaire de «Mulih nDjowo» demandant à être rapatrié à Java.
Une année plus tard, il opta pour un nouveau parti, le PBIS (Pergerakan Bangsa Indonesia Suriname) fondé par Salikin M. Hardjo dédié à l’amélioration du sort des Javanais du Surinam. Ces projets connurent plusieurs péripéties politiques au Surinam, d’autres partis politiques sont apparus avec les mêmes objectifs, certains politiciens ont floué les participants alors que d’autres ont réussi à amener un millier de personnes en Indonésie. Malheureusement, ils aboutirent dans une autre île, Sumatra, où les conditions d’implantations furent beaucoup plus sévères que celles du Surinam et de la Guyane.
En 1950, le Surinam est devenu une région autonome du Royaume de Hollande et tous les habitants devaient devenir automatiquement des citoyens hollandais, mais plus de 70 % des Javanais refusèrent et préfèrent obtenir la citoyenneté indonésienne.[4]
La famille Danoesastro choisit évidemment la citoyenneté indonésienne
« Ma famille n’a jamais opté pour la nationalité néerlandaise », nous avions un « passeport indonésien ». (Dinar Danoesastro)

Statut de Priyayi et titre de « Mas »

Le terme, Mas, ne réfère à aucune autre personne du village, sauf dans certaines situations particulières où il est attribué à titre honorifique à un hôte lors d’une réception ; il n’a alors qu’un caractère provisoire. Sa femme utilisait couramment cette appellation à son égard, ainsi que les plus âgés qui le connaissent plus intimement.
Selon Papa Chef, le mot Mas, veut dire grand frère et peut être utilisé pour s’adresser poliment à un homme plus âgé comme à son « grand frère ».
Mais « Mas » est aussi un titre nobiliaire issu de l’ancienne hiérarchie féodale javanaise qui a été récupéré par l’administration coloniale et qui, depuis l’indépendance, continue à exister dans le centre de Java.
Il s’agit d’un groupe de « noble de robe » appelé Priyayi qui ont acquis des postes de responsabilité dans la société soit par cooptions du pouvoir en place ou par l’éducation, certains étant issus des strates économiques supérieures et d’autres de milieux paysans ayant acquis une certaine éducation, sachant lire et écrire le javanais en particulier. Ce titre dénote le premier niveau inférieur, le plus simple, de cette hiérarchie sociale.

Importance de l’éducation

Papa Chef dit avoir hérité du titre « Mas » de son père qui était instituteur en Indonésie et que son éducation dans les écoles de traditionnelle Javanaise lui a valu de le conserver.
Fils d’instituteur, le père de Papa Chef lui aurait inculqué une grande valorisation de l’instruction comme moyen de mobilité sociale.
Après avoir terminé des études de niveau secondaire, il aurait fréquenté ensuite, pendant deux ans, les écoles traditionnelles des deux principaux centres urbains de Java : SURAKARTA (SOLO) et JOKJAKARTA, pour y apprendre le folklore javanais, le chant, la danse, la peinture et l’art oratoire. Il a aussi étudié des techniques agronomiques javanaises.

Culture hindou-bouddhiste

C’est dans ce contexte, qu’il a appris l’histoire politique et religieuse des anciens royaumes javanais et qu’il a consolidé sa vision hindou-bouddhiste dont il était un des rares représentants en Guyane et au Surinam, tous les autres étant musulmans. C’est dans ce cadre religieux que Papa Chef interprète les éléments traditionnels des pratiques sociales des villageois.
C’est pourquoi il signe toujours « Mas Danoesastro » souligné de trois petits points signifiants : Brahma, Vishnou, Shiva.
Cette particularité culturelle est caractéristique de la classe des Priyayi qui ont mis le mysticisme hindou-bouddhiste au cœur de leur idéologie et qui en font une source de pouvoir social.
Pap Chef était l’un des très rares Priyayi ayant migré avec la diaspora javanaise. Les quelques autres venus au Surinam étant généralement des diplomates qui le reconnaissaient comme Priyayi.
Bien que contrastant avec l’Islam revendiqué par les autres Javanais, une version culturelle peu rigoureuse et intégrant des pratiques populaires des traditions Adat animistes, sa position sociale et son savoir lui permettaient d’articuler les règles et les pratiques des rituels au nom de sa communauté.
Cela se vérifie dans le cas de Papa Chef qui explique sa vision de la mystique javanaise dans le contexte du village.
[3] Ketip, centime, Kelip ce qui brille… les enfants de papa Chef porte le prénom d’une
pièce de monnaie afin de leur porter chance dans la vie dit-il.
[4] (Dew p 64)[5] General elections were held in 1950, after which Suriname became an autonomous region within the Kingdom of the Netherlands. Automatically all citizens of Suriname became Dutch citizens, ‘with the exception of those who refused it’4 (Hardjo 1989: 23). Soon afterwards the Indonesian government sent a senior statesman, R.M. Abikusno Tjokrosujoso (leader of PSSI, the Partai Sarekat Islam Indonesia, the Islamic Association Party of Indonesia,5), to Suriname to ascertain the level of interest in ‘returning’ to Indonesia. Many – some reports suggesting up to 75 per cent (Sardjan 2012: 4; Zacharias 1996: 10; Hardjo 1989: 23) – of the 40,000 Javanese in Suriname at the time did not wish to become Dutch citizens, preferring to become Indonesian citizens, and expressing a desire to ‘go home’ to Indonesia, even if it meant doing so at their own expense
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s