4 Kampong Perkima 1955-1960

Le village de la Dignité

Arrivé à Sinnamary, les Indonésiens ont fondés un village qu’ils ont nommé « Kampong Perkima » , «Village Perkima», dont le sens est obtenu par la contraction des quatre mots suivants: Perhimpunan Kearah Indonesia Mulia. Ce qui signifie: « Association pour la Dignité des Indonésiens ». Ce village fut abandonné en 1963 et un nouveau village a été établi dans une zone appelée de l’Îlet Awara.

Sinnamary

La côte de la Guyane Française est desservie sur sa longueur par une seule route, la route nationale, qui réunit la ville de Cayenne à l’est et Saint-Laurent-du-Maroni à l’ouest, près de la frontière du Surinam.
Située à mi-chemin environ entre ces deux villes, la région de la commune de Sinnamary avait été retenue pour l’implantation des immigrants.
La commune est traversée du sud au nord par le fleuve Sinnamary près duquel, en 1626, un petit groupe de 26 hommes fondèrent le village de Sinnamary. Des Canadiens s’y étaient également installés.
En 1968, Sinnamary était devenue une petite ville avec environ 1,000 habitants et était le centre administratif et commercial pour les 1,800 habitants de toute la commune.
Les édifices les plus importants étaient la mairie, l’église et le couvent. Quelques rues étaient goudronnées et ce fut le premier bourg en Guyane à avoir un pont moderne qui traverse le fleuve. Ailleurs, le passage des cours d’eau se faisait en bacs.

Le pont et l’Église de Sinnamary en 1968

Édifice municipal

Le transport des immigrants à Sinnamary

Les formalités administratives terminées, les immigrants furent transportés à Sinnamary depuis la frontière surinamienne où ils furent regroupés. De là, une compagnie de camionnage guyanaise les a transportés au lieu d’implantation. Il a fallu quatre voyages de camion pour transporter les 60 personnes apportant 60. 5 tonnes métriques de bagages variés.

La rive surinamienne vue du quai de St-Laurent du Maroni en 1968
Ces bagages comprenaient leur nécessaire d’entretien personnels et certaines de leurs possessions. Mais le plus important était leurs outils et leurs animaux (poules, canards, pigeons, dindons) et leurs plantes (cocotiers, orangers, bananiers, caféiers, coco-nains et autres).
Papa Chef : le coco nain aurait été importé en Guyane par les agriculteurs javanais
Le coût du transport était défrayé par le gouvernement français et la dépense était évalué à environ 100 NF par personne. Cela comprenait le moyen de transport et les frais de passages (Passeports etc.)

Décembre 1956 : premiers arrivés à Sinnamary

(Image de google map indiquant l’emplacement de la savane Manuel en 2018)
Les premiers immigrants arrivèrent vers le début de décembre 1956, juste avant la petite saison pluvieuse, un bon moment pour organiser plus facilement la construction des maisons et la préparation du sol pour la riziculture.
Les maisons furent construites à environ deux kilomètres au nord-est du bourg dans la savane Manuel situé de part et d’autre de la route nationale.

Financement de l’implantation

Le gouvernement français avait payé le transport et les frais de passage des immigrants et distribué des terres de l’État. Ces concessions devenaient propriété de l’occupant après une période de mise en valeur d’environ 10 ans.
Deux organismes de crédits gouvernementaux se sont succédés pour le financement du projet d’implantation des agriculteurs asiatiques : le B.A.F.O.G. (Bureau agricole et forestier guyanais) et la S.A.T.E.C. (Société d’assistance technique et de crédit social d’outre-mer.).
Le premier cessa d’assurer la charge de la répartition des subventions d’aide au développement de l’a­griculture le premier juillet 1956. Il avait attribué 1 million 500 AF à l’installation des Indonésiens et les dépenses affectées à ce titre fu­rent épuisées en octobre 1956. Le deuxième service prit alors charge du patronage du projet. Les crédits et les subventions furent attribués pour des fins de subsistance, d’équipements et de travail.
Demandes de Prêts des familles indonésiennes selon les surfaces cultivés et les matériaux nécessaires

Demandes de prêts
Les crédits d’équipement visaient deux catégories de biens: les matériaux de construction (tôles, clous, etc.) et les matériaux de production (outils, graines, herbicides, etc.).
Pour tous ces crédits, la commission fixe était de de 4% par année et la garantie était constituée par l’aval du représentant de l’association Perkima, Papa Chef. Cette responsabilité était exercée au nom de chacun des emprunteurs et ceux-ci s’engageaient à rembourser leur prêt à terme. C’est pourquoi, les personnes endettées désirant voyager au Surinam devaient avoir une autorisation du Chef du village.
L’année suivante le Préfet explique comment l’aide à la production allait se terminer
Lettre du Préfet au Maire Verderosa 17/4/1958
Les immigrants recevaient également des subventions pour le travail utile à la collectivité javanaise comme le défrichement et la construction de digues et de routes. On attribuait aussi une prime de 25,000 A.F . à l’hectare défriché.
Les allocations de subsis­tance furent quant à elles furent distribuées en nature. Dans un rapport remis à la SATEC en 1963 R. Klein évalue que la maison commerciale livrait par famille et par se­maine des denrées se répartissant ainsi :

Fournitures octroyées aux agriculteurs javanais
La direction des Services Agricoles refusait de payer les bons de commande incluant des denrées autres, telles que vêtements, tissus, chaussures, vaisselles, outils, etc.
Il faut donc croire que les Java­nais ne devaient se procurer que des denrées alimentaires de la maison commerciale. Quel que soit le nombre de ses membres, chaque famille re­cevait une quantité égale de denrées.
On aurait prêté quelque 1,538,680 AF pour fin de subsistance pendant l’implantation de 22 familles sur une période de 11 mois.
Aussitôt installé, ils commencèrent à préparer des rizières.

La riziculture

Le tonnage de riz décortiqué entre 1957 et 1963 reflète l’état de la riziculture pour cette période.
La diminution de la productivité des rizières après 1961 est conséquente des conditions particulières de la riziculture.
Brièvement, celle-ci débute par l’organisation d’un système d’irrigation formé de petites digues de terre et de débris végétaux ainsi que par des tranchées qui assurent le drainage des surplus d’eau. Le sol est labouré à l’aide de bêches.
Les semences ayant au préalable séjournées plusieurs heures dans l’eau, sont plantées très serrées dans les meilleures terres de la rizière, environ dix kilogrammes de graines pour une surface de vingt mètres carrés.
Ces pépinières sont l’objet d’un soin minutieux, elles néces­sitent un sarclage continuel et un apport d’engrais chimiques ou natu­rels. Au bout de trois mois, les pousses sont repiquées une à une dans les rizières maintenant complètement inondées par l’eau de pluie.
Une pépinière de vingt mètres carrés permet le repiquage d’un hectare de rizière, les plants étant alors espacés de trente centimètres. La crois­sance optimale prend environ trois autres mois après lesquels, lorsque les épis sont mûrs et rue l’évaporation et le drainage eurent asséchés les rizières, on procède à la récolte. Les espèces les Plus valorisées sont coupés panicules par panicules à l’aide d’un petit couteau, «ullaniani» tandis que les autres sont coupés au ras du sol avec une faucille, « l’arit ».
C’est surtout pendant la période de croissance que les plants de paddy sont le plus menacés par divers facteurs mésologiques.

Commercialisation du riz

La commercialisation du riz était assurée par des agences gouvernementales. Cette lettre du Crédit Social des Antilles et de la Guyane à Papa Chef nous informe sur cette procédure.
Lettre du 29/08/1959
« Suite à votre visite je vous confirme que mes services s’occupent activement de la commercialisation du riz par vous-même et vos administrés.Les principaux résultats de l’enquête menée sur les débouchés possibles sont les suivant :Le riz cambodgien est vendu aux grossistes de Cayenne sur la base de 90 francs le kilo rendu au quai d CayenneLe prix de 110 francs le kilo pratiqué l’année dernière, provenait de la fermeture du marché français aux produits indochinois. Des accords sont maintenant passés sur lesquels il est impossible de revenir.Cependant, il m’a été proposé l’achat de votre riz autour de 90 francs le kilo. Il me semble que dans la conjoncture actuelle il serait dangereux de repousser systématiquement ce prix en attendant une hausse problématique.J’envoie une copie de cette lettre au Maire en lui demandant de retenir le prix du décorticage à 5 francs le kilo au lieu de 6 francs retenus récemment. »

Vente du riz

Pour vendre leur production rizicole, les paysans javanais devait passer par des intermédiaires ayant des relations commerciales nécessaires car, les achats devaient se faire en gros et certaines dépenses devaient être déduite avant que les sommes soient remises aux producteurs .

( R.Klein SATEC)
Le Maire de la commune de Sinnamary discute du prix et d’une prime avec le Préfet de Guyane
24/09/1957 M. Verderosa au Préfet
« … il aurait été décidé d’attribuer une prime de 5 francs par kilogramme de Paddy aux producteurs.Cette idée encouragera les agriculteurs. Cependant, en raison des efforts accomplis par moi pour arriver à une production satisfaisante et des capitaux importants immobilisé dans ma rizerie, je pense qu’il serait normal que je bénéficie personnellement de cette prime, le prix de 55 francs que j’ai accepté de payer par kilo de paddy donnant satisfaction aux cultivateurs à tel point qu’il assure une extension des zones cultivées.Le Paddy devait être payé 50 francs le kilo et il me faut considérer que je verse moi-même la prime par anticipation aux cultivateurs.Cette prime permettrait un amortissement plus rapide et un prix de revient plus bas. »D’autre part, pour encourager encore plus ces cultivateurs, j’ai pris l’engagement d’installer une rizerie.Cette installation mobilise 3 millions.

Menaces sur la production

En 1959, des inondations causées par des pluies torrentielles auraient dé­truit une grande partie des récoltes.
Parmi les facteurs biotiques qui endommagent le paddy mentionnons les mauvaises herbes et les prédateurs animaux.
Les pertes les plus importantes furent occasionnées par les punaises de riz ( Mormidea poecila Dallas 1851) qui se rassemblent à l’é­poque de la ponte et déposent leurs œufs sur des graminées et, quand les épis commencent à se former, s’attaquent aux plants de riz.
En 1957, trente-deux Javanais perdaient 35,400 kg de paddy par les punaises et en juillet 1963 ces pertes concernaient une surface de 10.25 hectares.
Le contrôle des Punaises de riz demande une aide gouvernementale mais d’autres prédateurs doivent être pris en main par les cultivateurs eux-mêmes.

Protection contre les oiseaux

Plusieurs espèces d’oiseaux granivores s’attaquent aux épis de riz qui demandent une surveillance continuelle.
Nous avons participé à ce genre d’activités qui demandèrent la coopération de sept personnes pour surveiller environ trois hectares de paddy.
On place à la lisière des champs quelques épouvantails fabriqués d’une tige d’environ deux mètres à laquelle est attaché un support perpendiculaire de 50 cm et auquel est suspendue une pièce de tissus rouge vif d’environ un mètre cinquante de longueur. Les battements du tissu au vent apeurent les oi­seaux qui viennent en bandes. Quelques personnes se promènent sur les digues en criant et gesticulant à chaque fois que s’approchent les oi­seaux. Parfois lorsqu’une bande d’oiseaux se forme en un endroit, on essaie d’en tuer le plus possible à l’aide d’un fusil à plombs.
Au centre de la rizière dans un abris, une personne contrôle deux longues cordes d’environ dix mètres à des tiges flexibles de bambou à laquelle sont liées des boîtes de conserves vides. Lorsque les oiseaux s’appro­chent, quelques coups sur les cordes produisent un tintamarre suffisant pour les éloigner pendant quelques temps.

Autres Prédateurs

Outre les oiseaux, des mammifères cherchent à se nourrir du paddy.
Mentionnons le capiaye (Hydrochoerus hydrochoris), et le pacca (Euniculus pacca), animaux sauvages nocturnes qui doivent être contrô­lés par des rondes armées.
En outre, des vaches et des porcs appartenant aux éleveurs de la région causèrent des dommages importants à la riziculture et on rapporte que les Javanais durent dresser une clôture de huit kilomètres de longueur pour protéger le riz.
« Toute la région de Kourou à Iracoubo est dites « d’élevage ». Les animaux sont libres, on ne peut les enfermer pour une population aussi peu nombreuse que celle des Indonésiens » (Communication Personnelle de M. Barjoue agronome, région de Sinnamary 10/7/1968)
Certains Javanais ayant eux-mêmes tenté un peu d’élevage bovin sans succès.
« Le chef de l’institut Pasteur leur avait procuré 3 buffles qu’ils n’ont pas su utiliser. Il y a même un petit garçon qui s’est cassé un bras en montant sur l’un d’eux » (Témoignage Sœur Volante à Sinnamary 12/7/1068 )
A ces problèmes liés à l’occupation de terres d’élevage par des agriculteurs nous pouvons ajouter les difficultés micro-écologiques du riz. L’épuisement du sol insuffisamment fertilisé et repiqué chaque année, le manque de systématisation concernant l’utilisation des herbicides, insecticides et méthodes de drainage firent que la production de trois tonnes l’hectare en 1956 tomba à une tonne en 1963.

Baisse du rendement selon R. Klein

Abandon du village

Les conditions de vie pénibles et les difficultés rizicoles incitèrent plusieurs familles à retourner au Surinam ou à aller ailleurs en Guyane Française.
Pour les familles nombreuses, les quantités de vivres admise au programme d’aide étaient insuffisantes. Outre ces denrées, les nouveaux immigrants n’avaient à leur disposition que ce que leur représentant avait apporté et qui leur distribuait des poulets ou du riz.
Il finit par épuiser ses réserves et a dû vendre les bijoux de sa femme pour une valeur de 3,500 NF afin de procurer à la population, entre autres, des denrées dont une tonne de riz.
Les Javanais, tant au Surinam qu’en Guyane, convertissent leurs ré­serves d’argent en bijoux. Ceux-ci sont le plus souvent des pièces d’or montées en pendentifs de différentes dimensions (1 à 5 cm de diamètre). La vente de l’un de ces bijoux avait rapporté à son propriétaire une somme de 320 N.F..

Vente du «capital bijoux»

Ruine économique personnelle du Chef (R. Klein p.2 et p.3)
Ces responsabilités le ruine et il doit ouvrir un restaurant dans sa résidence du nouveau village qui lui assurera, au moment de l’étude, des revenus incomparablement supérieurs à ceux des autres habitants.
En février 1958, deux ans après l’arrivée, un total de 60 indonésiens avaient quitté Sinnamary pour le Surinam. Les familles qui vivaient toujours dans le « Kampong Perkima déménagèrent graduellement, entre 1960 et 1963, vers un autre emplacement à l’Ilet Awara.
Un javanais compare les deux lieux :
« La savane est meilleure, bonnes terres aussi et pas besoin de faire des abattis. Ici dans le village, il y a de grosses inondations. Là-bas, dans la savane coqs touchés auto, canard touchés autos, cochons mangés récoltes. »
Le Maire Verderosa me confiant par ailleur que la décision de s’installer dans la savane était la leur et pas la sienne :
« L’emplacement actuel était le premier auquel j’avais pensé. J’avais même fait analyser les terres mais, ils ont préféré la savane »
Aujourd’hui, en 1968, les seules traces visibles du premier établissement ne sont reconnaissables que par les quelques cocotiers nains que les Indonésiens avaient plantés. Le nouvel emplacement étant situé à la limite sud-est du bourg et est appelé l’Îlet-Awara.
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