Papa Chef et Moi

photo curriculum
J.J. Chalifoux 1975

Introduction: en guise de curriculum

Il y a cinquante ans, en 1968, j’étais étudiant à Sinnamary en Guyane française. J’ai résidé 4 mois dans le village fondé par une communauté immigrante indonésienne d’origine javanaise dans un lieu appelé « Îlet Awara » à Sinnamary.
Encouragé et dirigé par Jean Benoist, médecin et anthropologue fondateur du Centre de Recherche Caraïbe de l’Université de Montréal à Fond Saint-Jacques en Martinique, j’ai rendu compte de mes observations dans une thèse de maîtrise en anthropologie.
Je reprends ici et complète ces informations en mémoire de la diaspora javanaise dont le souvenir de ceux partis en Guyane a laissé peu de traces historiques publiques.
these jj

 

1968 Jean Benoist en visite chez Papa Chef à Sinnamary, Guyane française.
Je suis allé en Guyane de mon propre chef après le décès imprévu du professeur Jean-Marie Demetz, un médecin anthropologue qui devait mener un projet de Biologie Humaine en Martinique.
L’objectif général était d’observer les transformations biologiques de petites populations locales dans le contexte des migrations.
Ayant obtenu une petite bourse d’étude de 500$ canadiens, j’ai sauté sur l’occasion d’aller en Guyane. La principale raison de ce choix était que je voulais réaliser un vieux rêve romantique que je caressais depuis 1963. Cette année-là, je participais avec d’autre étudiants de ma classe à une expédition « scientifique » de zoologie au Venezuela qui devait aboutir en Guyane via les voies fluviales.
Cela n’avait pas été possible (c’était plutôt fou) , et nous sommes revenus au Québec après un bref séjour chez les Amérindiens Bari de la Sierra Perija , à la frontière de la Colombie.
C’est dans ce contexte psychologique que je suis arrivé chez les Javanais de Sinnamary. Tout en faisant le travail demandé par le projet de Biologie Humaine, j’ai trouvé leur univers culturel tellement inspirant tant sur le plan personnel que sur celui des connaissances générales que je me suis réorienté vers l’ethnologie, une discipline de l’anthropologie vouée à la connaissance interculturelle.

Papa et Moi

papa chef page front
Le chef du village, appelé Papa Chef et sa famille m’ont accueilli chez eux et m’ont donné un petit coin pour m’installer. Je lui remis le montant intégral de ma bourse en échange de son hospitalité mais, il me remit beaucoup plus que de me loger et nourrir. Il allait faire ma véritable éducation d’ethnologue.
Le mariage de la biologie à l’ethnologie c’était déjà présenté à mon esprit quand j’avais passé quelques semaines chez les Inuits en tant que « chasseur » d’insectes » (un petit contrat étudiant d’entomologie) chez les chasseurs de morses du Nord et lors de cette rencontre avec les Bari.
Ce passage avait exigé 2 années de préparation post-graduée et j’avais dû suivre les séminaires spécialisés de Biologie Humaine mais j’avais également pris tous les cours d’ethnologie du premier cycle que mon horaire surchargé me permettait car, je devais gagner ma vie à travers tout cela.
Le rôle de Papa (c’est ainsi qu’il existe dans mon souvenir) a été non seulement de m’instruire de l’histoire culturelle javanaise mais aussi de baliser une quête d’identité personnelle.  D’une part, il a encouragé cette passion de l’échange qui fonde le métier d’ethnologue mais aussi, d’autre part, de m’assister dans ma prise de conscience de mon identité personnelle. C’est peut-être pourquoi que, de temps à autre, je me réveille en racontant un rêve de Papa à ma conjointe …
Il pratiquait ce qu’il appelait le « Bouddhisme ». J’interprétais de façon personnelle l’expression particulière que pouvaient prendre ces enseignements à travers des personnages de récits religieux et politiques. J’y appris que l’aspect philosophique fondamental de cette pensée javanaise était la nécessité de contrôler les désordres affectueux et sentimentaux par une forme d’ascétisme et de méditation afin d’atteindre une qualité de sérénité qui rende la vie non seulement supportable mais, agréable. Je crois que cela a joué un rôle significatif dans ce que ma fille appelle mon « éternel optimisme ».

Questions personnelles et réponses lointaines

Je fus amené ensuite, quelques années plus tard, à chercher des réponses aux questions anthropologiques et personnelle soulevées lors de ce séjour tant en Inde pour un pré-doctorat qu’en Indonésie pour voir par moi-même le début de cette histoire. Missions avortées tant j’ai été, Il faut l’avouer, désorienté devant la complexité et la quantité d’écrits sur ces immenses ensembles culturels.
J’avais été accepté à l’Université de Stanford en Californie pour aller à Java comme le grand ethnologue Clifford Geertz spécialiste mais, en 1973, j’ai été voir ailleurs, sans perdre de vue ce à quoi la Guyane m’avait sensibilisée, outre les Javanais : la présence africaine. J’ai donc préféré me consacrer à une étude de doctorat à petite échelle dans une société de 3,300 personnes vivant au centre du Nigéria en Afrique de l’Ouest avec Jean-Claude Muller et Gérald Berthoud, deux professeurs de Neufchâtel en Suisse enseignant à Montréal. Ce qui complétait une formation intellectuelle d’anthropologue typiquement montréalaise : nord-américain soupoudré de français et de suisse.
Ceux et celles que cela intéresse peuvent consulter le site web que je j’ai consacré aux Abisi. Écrit en anglais pour les jeunes générations de cette « tribu » (c’est ainsi que qu’on s’y réfère localement) du Nigéria, il raconte la vie dans une communauté où les femmes ont plusieurs époux.

Guyane-Québec

Je suis retourné plusieurs fois en Guyane pour des séjours de quelques mois par-ci par-là au gré de mes finances et disponibilités. J’y ai aussi amené quelques étudiants et étudiantes qui ont partagé le travail d’enquête pour des projets de recherches sur le devenir d’une Guyane s’interrogeant sur son avenir socioculturel.
La Guyane a vue passer des générations de chercheurs dans tous les domaines : ethnologue, médecins, juristes, géographes, architectes, historiens, archivistes etc. Cette énumération pêle-mêle représente bien l’état de ces recherches improvisées et des publications dispersées qu’elles ont générées.
La première préoccupation d’un chercheur étant de définir son objet de recherche où il pourra vérifier ses idées sur un sujet quelconque. Les découpages sont nécessaires, l’historien périodise le temps, le géographe divise l’espace, l’archéologue quadrille les sites de ruines, le sociologue catégorise les recensements.
Les sciences humaines en Guyane sont fortement centrées sur l’une ou l’autre des composantes de la société Guyanaise, généralement démarquée par des différences culturelles.
Ces distinctions ethnoculturelles sont imprécises dans la mesure où les découpages sont quelque peu arbitraires comme le sont les noms qui leur sont attribués : Créoles, Métros, Indiens, Marrons, les variantes étant multiples.
De plus, il est difficile de faire abstraction de toutes les similitudes entre ces regroupements. Depuis mon poste d’observation de Québec, je vois bien qu’ils sont tous Français, au moins en devenir même s’ils habitent la Guyane depuis peu. Le leg idéologique de la colonisation peut être rejeté, contesté ou assimilé mais il demeure un patrimoine commun. Chaque personne, quel que soit l ’origine géographique de ses parents et celles des personnes qu’il ou elle fréquente le plus souvent, participe à une multitude d’institutions françaises communes localisées en Guyane.
On fréquente les institutions de la République (les écoles, les hôpitaux, les services sociaux, la télévision etc.) et les entreprises économiques (commerces, marchés, cinémas …) et on utilise la langue française dans toutes sortes de contextes privés et publics. On y observe aussi des attitudes et comportements qui apparaissent bien française, du moins aux stéréotypes du regard extérieur.
La question qui me préoccupe est comment, globalement, c’est-à-dire si on adopte une vision d’ensemble de la Guyane (la vision holiste est chère aux anthropologues de ma génération) relier tous les projets de devenir de chacune des composantes de la Guyane.
Toutes semblent chercher un point d’équilibre entre la conjugaison et la ponctuation, si cette métaphore linguistique peut rendre compte de la recherche individuelle et collective (par des associations par exemple) de leurs divers projets de devenir. Dans les termes usuels utilisés partout en Guyane, où est le point idéal d’équilibre entre la tradition et la modernité et comment peuvent-ils être arrimés les uns aux autres?
Telle est la question générale qui guide mes réflexions sur la Guyane et dont l’histoire des Javanais est la première étape.

Papa chef et les Javanais en Guyane

Présenté avec une certaine liberté de ton et malgré le caractère parfois élémentaire de certains de ces textes, ce dont je témoignerai a été appris sur place par des observations, des conversations et des documents locaux.
Je présenterai des documents sonores, des photos et des textes tirés de mes « archives » personnelles et de ma thèse de maîtrise. Depuis cinquante ans, je n’ai pu me décider à jeter cette paperasse, aucune institution locale ne pouvant les héberger. Je les ai donc transcrite et traduite (du Hollandais, de l’indonésien et du Javanais) quand ce fut nécessaire et j’ai cherché à compléter ce que j’ai appris en 1968.
J’ai parfois gardé le style de communication reçu à chaud, sans « corriger » puisque Papa et moi avions établi une forme de communication qui nous convenais.
Ce petit travail diffusé sur les réseaux sociaux semble également répondre à un besoin de connaissance puisque les sites web et des textes sur la « Diaspora javanaise » mentionnent souvent la présence en Guyane française d’immigrés javanais mais dont on ne sait à peu près rien.
J’espère évidemment combler ce vide mais je veux surtout laisser à ceux et celles qui sont les descendants de cette expérience sociale des éléments de souvenirs même s’ils sont vu de l’extérieur.
L’une de mes découvertes est que d’impressionnantes études ont été réalisé en cinquante ans sur l’histoire culturelle des Javanais de l’Indonésie et du Surinam. J’y ferai référence à certains moments de cette histoire.
Ce que je raconterai ici apparaîtra bien naïf en comparaison mais, ce sera ce que je peux livrer de plus authentique sur ma relation avec les javanais de Guyane et avec Papa Chef en particulier.
Les erreurs et les mésinterprétations sont miennes et j’en prend la responsabilité. Cinquante ans de recul sera toutefois peut-être suffisant pour m’épargner les foudres des lecteurs

 

 

 

 

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